Jean-François Balmer (2)

Un comédien Un talent

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Jean-François Balmer, par unifrance.org

Ballade avec Jean-François Balmer.

        Il nous accueille chaleureusement en plein Montmartre, dans « son » XVIIIe arrondissement de Paris. Sans poser de questions, entraîné dans une ballade lyrique et aussi enrichissante qu’un cours d’histoire de l’art, le voilà qu’il disserte sur les vastes aspects historiques du quartier. Jean-François Balmer, né en Suisse, habitant dès la vingtaine à deux minutes du Sacré-Cœur, est un sage ; mais un sage comme on en fait plus, « ignorant ». Suivez le guide : voyage en terre inconnue, dans le Montmartre envoûtant, silencieux et insoupçonné de Balmer.

            « Là, vous pouvez admirer la Maison Rose. Surnommée « le lapin-agile », repère des artistes si brillants que furent Picasso, Modigliani, Max Jacob, Apollinaire, Renoir… Mais ce que les gens ignorent, c’est le culot si incroyable du peintre Maurice Utrillo, qui peignit la maison de cette couleur, en signe de provocation, alors que le propriétaire était absent. Quel génie ! Sur ce mur, la trace de ce qui fut la plaque de Céline, enlevée, bien qu’une de ses œuvres majeures a été écrite au croisement de ces rues Lepic et Girardon ». L’entrevue avec Jean-François Balmer pourrait continuer encore longtemps de cette façon, lui qui connaît si amoureusement son quartier, côtoyant les personnalités de son époque. C’est d’ailleurs lui qui commence à mener la rencontre, posant les questions. « Marcel Aymé, cela vous dit quelque chose ? » « Le Passe-Muraille, bien sûr » ; réponse qui lui arrache un sourire déjà marqué d’une passion sans faille : faire découvrir les secrets des lieux, lorsque nous passâmes justement devant la statue à moitié engloutie dans le mur, du pauvre Dutilleul, nouvelle sorte d’Arsène Lupin. Taillée par Jean Marais dans un quartier où les voitures ne sont pas les bienvenues, la statue, au visage figé, est à l’image de l’artiste au grand manteau gris et au chapeau sombre marchant sans relâche, tranquille.

              La visite pourrait continuer longtemps, avant de se poser dans une des brasseries bienveillantes, des « cafés tapageurs aux lustres éclatants », pour reprendre Rimbaud ; où le comédien est habitué du lieu. Entre deux questions, avec son franc-parler si caractéristique, son ton détaché -profond, cynique ou dérisoire, c’est selon-, il s’adresse au serveur : « pouvez-vous me resservir de ces cochonneries de Nuts ? », en parlant de cacahuètes.  Si cultivé et pourtant si modeste (« moi, je suis sommaire vous savez, je ne fais que jouer »), il émerveille à la manière du Sacré-Cœur, imposant son éclat brut à la Ville-Lumière.

          On le questionne sur les tournages auxquels il a participé, et sur les différentes manières qu’ont les réalisateurs de le diriger. Sur le ton de la complicité, il lâche un fameux « d’abord, on ne me dirige pas ! », avant de prendre le temps de nous expliquer que l’appréhension était évidente à chaque fois, différents rapports étant entretenus avec eux. Il embraye sur les différences entre le cinéma et le théâtre : « ce ne sont pas deux situations qui peuvent vraiment se comparer. J’ai tourné à Manille, aux Philippines, avec Jane Birkin. Les tournages permettent ces incroyables voyages ; j’ai eu la chance d’aller dans le monde entier, chose que je n’aurai pu me payer moi-même. C’était un arrêt sur image, une communion parfaite avec les locaux ; on a essayé de prendre le temps. C’est ce qui change avec le théâtre, cette notion temporelle : le charme des planches est de reconstituer à chaque fois l’histoire sur scène, avec la même fougue, la même énergie. On se doit de passer une sorte de contrat avec les spectateurs, il faut leur faire croire que l’on joue la pièce pour eux. Pour la première fois. Je me répète, mais il ne faut pas être pressé pour assimiler son rôle. Tenez, en 1981, durant un vol Paris-Houston, j’ai eu la chance de discuter avec un type formidable, on a dévalisé les caves ensemble… Il devait aller à Shanghai pour vendre des voitures. Je lui demande pourquoi aller à Houston avant : il me répond qu’il doit d’abord chercher sa femme et ses enfants, pour venir avec lui. Il m’a déclaré ensuite tout à fait sérieusement « c’est moi qui vendrais la première limousine Mercedes là-bas. Ça, c’est l’investissement ». Lui, il a tout compris, à connaître le milieu avant d’agir. Il a pris le temps ».

              Ce que Balmer préfère lui, on ne le saura jamais. A la question « devant la caméra ou sur les planches », il répond joyeusement « les deux, mon capitaine ! On aime faire ce que l’on ne fait pas. Le jeu au cinéma permet une finesse de jeu, une analyse assez exceptionnelle. Cependant, le contact humain dans le deuxième cas est très gratifiant ».

            Il nous parle de la Chine, de sa fascination pour l’Empire du Milieu, changeant à une vitesse folle chaque année. Sa capacité à narrer, elle, ne changera en aucun cas : il se livre sans réfléchir, sur son premier film, R.A.S. (1973), d’Yves Boisset. Sur la manière pour obtenir le rôle qui a déclenché sa carrière, et surtout, plus cocasse, où a fini le cachet du film. « J’étais au Conservatoire avec mes amis Jacques Weber et Jacques Villeret. Ce rôle, Francis Huster devait le faire, mais il est entré à la Comédie Française. Mes camarades m’ont dit qu’il était fait pour moi, m’ont poussé à aller vers Boisset. J’ai ainsi passé une audition, très brouillon ; j’étais très timide et je n’ai rendu qu’une pâle lecture du texte que je devais jouer. J’ai quand même eu cette chance d’être adopté très vite. Et hop, direction la Tunisie. A l’époque, nous étions très proches avec le patron d’une brasserie, qui était d’une telle générosité ! On allait souvent se poser chez lui, où il nous faisait crédit, passait outre nos dus. Il nous invitait et nous emmenait à dîner ailleurs que dans son restaurant ; c’était d’une gentillesse… Je pense que mon cachet du film R.A.S. est presqu’entièrement passé dans nos dettes de bistrot ! »

            « Depuis, bien sûr, je me suis amélioré pour déclamer mes textes. Mais j’ai peu de conseils à donner ; éventuellement à en recevoir ! … C’est le moment le plus chiant, il n’y a pas de miracles, je lis cent fois mon texte, je le mâche ; il faut se prendre la tête. Ici, je pense pouvoir disputer ma place au « top ten mondial des rushs » : ça représente le concept d’une même séquence que l’on doit interpréter plusieurs fois de suite, avec des jeux différents à chaque fois. Je n’aurais que l’envie d’en jouer, encore et encore. Maintenant, les effets spéciaux sont plus importants que nos performances. Attention, il faut se méfier de la nostalgie, des cons m’étant semblable pouvant dire : « avant c’était mieux ». Avant, c’était différent. Walter Bonatti, Tabarly… Ce sont des montagnards, des fameux navigateurs. Ce n’est pas le même métier que celui sur lequel j’ai fantasmé. Les jeunes d’aujourd’hui doivent avoir une personnalité forte, or les choses sont plus emmaillotées, phagocytées, on prône le formatage. Je ne suis qu’un inculte, j’ai un fond d’humour qui peut excuser tout ça ; mais beaucoup de gens dépendent de distributeurs véreux, de cons, c’est dommage. Ça reste un métier fantastique : la retraite n’arrive jamais. On peut mélanger ces rôles, jouer « un vieil abruti ». Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort… Ce sont des monuments. J’ai vu Jean-Paul Belmondo une fois, et humainement, avec son esprit fort, on a eu un plaisir incommensurable à se voir ! C’est autre chose que toutes ces personnes scotchées à leur téléphone. J’aime voir les types, m’arrêter. Il faut insister, pour apprécier la chaleur humaine. C’est autre chose que la façade, sorte d’imagerie qu’il faut avoir. Il y a moins de vraies relations, et c’est un paradoxe ; tandis que les moyens de communications modernes sont de plus en plus faciles d’accès, omniprésents… ».

          L’entretien se termine, alors que Balmer continue d’être intarissable sur tous les sujets. On passe devant l’Eglise Saint-Pierre de Montmartre, et l’on s’extasie sur sa noble porte datant du XIIe siècle, alors qu’il narre une petite histoire sur le curé. Il fait froid, mais qu’importe, on en ressort grandi : rien n’aura plus réchauffé que l’âme si riche et sincère de l’artiste, son aisance à jongler avec les mots et sa philosophie magique, avant d’ajouter : « je suis un béotien ».

Propos recueillis par Antoine Le Grix.

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